+33 684 497 888 nbendjilali@gmail.com
Dans l’évangile selon Matthieu, Pierre interroge : faut-il pardonner sept fois ? « Et Iéshoua‘ lui dit : « Je ne te dis pas jusqu’à sept, mais jusqu’à soixante-dix fois sept. »» (Matthieu 18:22) Soixante-dix fois sept : quatre cent quatre-vingt-dix. Chiffre impossible, démesuré, qui n’est pas un compte mais un effondrement de la comptabilité.  Ce n’est pas un chiffre, c’est un horizon. Un océan qui nous est ouvert, où les rives du calcul s’évanouissent.
J’écris ça… et pourtant.
Pourtant, il y a ces racines.
Des racines de non, profondes, obscures.
Je les croyais mortes  et soudain, un rejeton amer.
Et je  reste, là, sur le rivage avec mes petits carnets de dettes. Je dois bien reconnaitre que…je continue à noter les offenses. A souligner les blessures au crayon rouge. La voilà la secrète comptabilité du tort subi !
Pardonner, dans ce carnet, serait alors  rayer d’un trait, effacer. Je crois comprendre que, au fond, ce n’est pas ça.  Ce n’est pas effacer magiquement le mal ou prétendre qu’il n’a pas eu lieu. Alors, qu’est-ce que c’est ? Je cherche.
La blessure, la meurtrissure à l’âme, elle laisse son bleu. On ne l’ignore pas. Pardonner, ce serait plutôt un acte de désadhésion. Comme se décoller d’une surface. Je te pardonne, cela veut dire : « Je me libère du lien que ta faute avait créé entre nous. Je romps la chaîne invisible de la dette et de la vengeance potentielle. Je reprends ma souveraineté intérieure. Je cesse de t’alimenter avec mon ressentiment. »
Mais voilà. J’écris cela, et une partie de moi hoche la tête, intellectuellement convaincue. Pourtant, une autre partie, encore plus viscérale, murmure : ce n’est pas si simple. Il y a les racines. Les racines d’amertume, de non-pardon, que je croyais avoir arrachées. Et puis un jour, une parole, un souvenir, et un rejeton amer pointe. La blessure se réveille, et avec elle, la tentation de rouvrir le carnet. C’est là que la phrase « soixante-dix fois sept fois » prend tout son sens concret, épuisant, humble. Le pardon n’est pas un état acquis, c’est une orientation, une direction dans laquelle on se remet à marcher, encore et encore. C’est un travail sur la pente de son propre cœur. Oui, chaque réveil de la douleur est un appel à choisir ce chemin. Et si pardonner, ce n’est pas une fois pour toutes ?
Pas un acte unique, terminé !
Si c’était soixante-dix fois sept fois.
Chaque matin, peut-être.
Recommencer. Epuisant.
Vulnérable même à écrire.
 Et puis il y a cela en plus : Il s’agit aussi de distinguer avec douceur l’ignorance de l’innocence. Le mauvais esprit – l’esprit de contrôle, de mépris, de violence, de rejet, d’abandon, de manipulation etc. – n’est pas exorcisé par mon pardon. Il relève d’une alchimie intérieure et d’une grâce que je ne maîtrise pas. Mon pardon me libère moi ; il ne te transforme pas toi. Il brise mon enfermement dans la victimisation, mais ne garantit pas ta métamorphose. C’est ainsi. C’est dur à accepter.
Oui, c’est si dur à lâcher ce vouloir qui persiste en moi et qui voudrait que l’autre… devienne autre.
…Je me souviens : « car c’est Dieu qui produit en vous le vouloir et le faire, selon son bon plaisir. » (Philippiens 2:13). Je ne suis pas la source de cette métamorphose. Alors, je décide de lui demander de se lever pour moi. Je choisis la confiance, même tremblante.
 Et ce n’est pas encore tout. La charité commande de pardonner ; la prudence commande de se préserver. Pardonner ne signifie pas nécessairement se ré-exposer à la blessure, reprendre la relation comme avant. Parfois, le geste le plus charitable, envers soi et même envers l’autre, est un retrait silencieux, une mise à distance respectueuse. Ce n’est pas de la rancune, c’est de la lucidité aimante.  C’est savoir qu’un esprit de contrôle ne désarme pas parce qu’on lui a souri. Que certaines dynamiques sont toxiques et qu’y mettre fin est aussi un acte de pardon envers soi-même : se pardonner de s’être laissé faire, et libérer l’autre de l’emprise qu’il avait sur notre propre paix. Qu’une parole acérée ne devient pas douce par notre endurance. Le pardon que j’offre est davantage une semence jetée en terre.
Une semence.
Je la jette.
Je ne contrôle pas la terre qui la reçoit.
Je ne contrôle pas le temps qu’elle mettra… et même si elle germera.
C’est cesser d’attendre que l’autre change pour que, enfin, je puisse guérir.
La guérison commence par ce geste paradoxal : bénir, lâcher, et en même temps, protéger délicatement la flamme vacillante de mon propre cœur. C’est un chemin de discernement, bien plus que d’oubli. Un chemin où j’avance, soixante-dix fois sept fois, avec un cœur fatigué mais résolu à ne plus se laisser définir par le mal qu’il a reçu.
C’est peut-être cela, le pardon véritable auquel nous invite le « Notre Père » : un pardon sans illusion mais aussi sans amertume, un pardon immérité mais choisi, lucide et aimant. Un pardon de convalescente. Comme une douce lucidité : connaître la noirceur, et choisir, patiemment, de tourner son visage vers la lumière.
Mais, fort heureusement, ce chemin n’est pas une traversée solitaire. Il n’est possible qu’avec Toi. Seule, je radote, je compte, je m’épuise. Avec Toi, je traverse.
Car Tu es celui qui se lève pour le faible, Tu étends Ton bras (Psaume 10:12). Je cherche ton royaume et ta justice, et je trouve que c’est Toi qui, le premier, t’es levé pour moi (Matthieu 6:33). Ma foi n’est pas la négation de ma souffrance, mais la fragile embarcation pour la traverser. Tu es le rivage au-delà de l’océan. En Toi, le pardon cesse d’être un fardeau pour devenir un passage. Un chemin tremblant, balbutié, mais victorieux, parce qu’il vient à Toi. Parce que c’est Toi, YHWH Adonaï, ma force et mon bouclier. En Toi, mon cœur reprend souffle.
Je l’expérimente, je suis en devenir, je suis en chemin et la foi n’est pas une négation de la souffrance  mais une traversée.
Amen !

Suivez-moi sur :

Soundcloud Soundcloud

Ne manquez rien !
Abonnez-vous à nos envois

Un avis, une question, un message ? C'est ici...