Je viens de vivre un moment qui a comme déchiré le voile. Ce n’était pas devant une crèche, pas dans la féerie de Noël. C’était dans le quotidien brut.
En moi, quelque chose d’ancien, de profondément enfoui, s’est réveillé en sursaut. Cette sensation a atteint en plein cœur la petite fille que j’ai été.
Je suis née dans une culture où le statut d’une femme se mesurait souvent à sa capacité à donner un héritier mâle. Ma mère avait déjà accueilli deux filles. Elle espérait un garçon ; je suis née fille. À ma naissance, il n’y a pas eu de larmes de joie, juste de la résignation.
« Habituée. »
Ma venue au monde n’était pas une nouvelle. C’était une répétition.
Dans le récit familial, c’est une donnée statistique.
Dans mon corps, c’est une géographie.
Je suis née dans le creux d’une attente déçue, dans le silence qui suit un soupir.
J’ai grandi dans le langage d’amour de cette blessure.
Et c’est là, dans cette fêlure béante, que la lumière s’est engouffrée.
C’est alors que j’ai ressenti pourquoi Noël m’était toujours resté à distance, et même depuis que je suis en Christ. Ce n’était pas l’habitude culturelle, ni le débat sur la date, ni la question du précepte biblique qui était à l’œuvre dans mon impossibilité à fêter Noël. Il y avait cette couche plus personnelle à mettre à la lumière.
Noël, c’est la fête d’une naissance annoncée, désirée, célébrée. Et c’est la venue d’un fils. Tout l’univers semble proclamer : « Sa venue est une bénédiction ! »
Comment célébrer cela quand le récit de sa propre venue au monde raconte la résignation ? Quand on porte, gravée dans les cellules, la sensation d’être la troisième fille, l’enfant de trop, celle dont le genre a scellé la déception ?
J’ai compris pourquoi je ne pouvais pas me tourner vers la crèche et la célébration de la naissance. Mais bien vers Jésus, le réparateur des identités brisées, l’ainé, l’ami. Celui qui parle tous les langages d’amour à la fois : une parole valorisante pour Zachée, un service rendu en lavant des pieds, un moment de qualité absolu au bord d’un puits, un cadeau offert à la femme qui pleure : Sa paix.
J’entends régulièrement, dans le dialecte secret de mon cœur meurtri la voix de Dieu qui me dit : « Ta naissance à toi, même accueillie dans le silence des hommes, était célébrée par les anges. Tu n’es pas une « en-trop » dans le plan de Dieu. Tu es l’enfant désirée, depuis toujours. Il n’y a pas de troisième fille. Il n’y a que des fils et des filles de Dieu, co-héritiers. »
Mais voilà, j’ai beau parler à mon âme, elle avait besoin de plus. Elle avait besoin que Dieu Lui-même fasse, dans ma faiblesse totale, ce travail que moi seule ne pouvais accomplir : déraciner la douleur à sa source même et restaurer mon cœur pour qu’il puisse enfin célébrer.
Ce matin du 24 décembre, je me suis réveillée avec un poids familier sur la poitrine. Tapies dans l’ombre, comme des racines amères, des résidus de cette vieille peine empoisonnaient la source, je le savais.
Je n’avais plus aucun mot. Aucune prière formulée. J’étais au bout de moi-même, face à l’immense fossé entre ce que je savais être vrai et ce que je ressentais être brisé.
Alors, j’ai simplement lâché prise. Je me suis tenue dans le silence et j’ai dit : « Je n’en ai plus la force. Prends le contrôle. Esprit Saint, intercède pour moi selon la volonté de Dieu. Fais ce que moi, je ne sais ni ne peux faire. »
Et j’ai attendu.
Ce qui s’est passé ensuite dépasse l’intelligence et le récit. C’est le territoire de l’Esprit. Je ne peux vous décrire un processus, car il n’y en avait pas un que je pouvais diriger ou analyser. Mais j’ai senti.
J’ai senti comme un baume chaud et vivant se poser sur mon cœur, non pas de l’extérieur, mais de l’intérieur même de mon être. C’était une onction qui venait du plus profond pour atteindre le plus profond. Une restauration active, opérant à un niveau que mes paroles n’avaient jamais pu toucher. C’était l’action directe du Réparateur, s’occupant Lui-même des fondations fissurées. Il faisait le « job » – le travail saint de guérison – dans l’atelier secret de mon âme, là où je n’avais aucun accès.
Libérée de ce poids, je me suis préparée et je suis sortie. Dans la rue, un 24 décembre, tout parlait de Noël : les lumières, les chants, l’agitation joyeuse. Et pour la première fois, je n’ai pas été dérangée, blessée ou mise à distance par ces signes. Une autre lumière, douce et paisible, était venue se poser sur eux.
Quand une personne m’a souri et m’a dit « Joyeux Noël ! », quelque chose en moi a tressailli, non de douleur, mais de reconnaissance. Je me suis sentie concernée. Le vœu m’était adressé, à moi aussi. Je pouvais le recevoir, et au fond de moi, une petite flamme a répondu : « Joyeux Noël. »
C’est cela, la fidélité de Dieu. Ce récit n’est finalement pas question de moi, de mon passé ou de mes blessures. Il est question de Lui.
Lui seul peut entrer dans la crypte d’un cœur et y opérer la délicate chirurgie de l’âme.
Lui seul peut réparer l’irréparable, restaurer l’ancien, purifier la source.
J’ai un grand Dieu. Un Dieu qui ne me laisse pas dans mon impuissance quand je l’appelle. Il vient. Il agit. Il restaure. Il fait toutes choses nouvelles.
Et dans cette nouveauté, du plus profond de mon cœur, je peux vous dire, à vous : Joyeux Noël.