Devenir « en Christ » a d’abord été, pour moi, un grand souffle de liberté. C’était quitter l’arène du choix perpétuel et du doute, cette impression lancinante de devoir sans cesse composer avec, ou me démarquer de, tous les cadres, les dogmes, les postures et les impostures qui tissent la trame du monde. J’ai jubilé à la boussole de sagesse proposée par l’apôtre Paul : « Tout est permis, mais tout n’est pas utile ». Cette parole traça un horizon vaste, mais avec des contours nets. Je m’y suis tenue, confiante.
Puis, peu à peu, la foi a commencé son travail silencieux d’enracinement. Elle a quitté les hauteurs des idées pour descendre dans le plat de l’existence.
Du plus loin que je me souvienne, adulte, j’ai considéré que ma manière de consommer relevait surtout de ma manière d’habiter ce monde : faire attention à mon empreinte écologique, éviter le gaspillage, privilégier une consommation sobre et responsable, et veiller à me nourrir le plus possible d’aliments porteurs de vie, respectueux des rythmes du vivant et de la création. Je cherchais une forme d’harmonie et de soin. En lisant la Genèse, j’ai eu le souffle coupé : Dieu place l’homme au jardin « pour le cultiver et pour le garder ». Mon désir de cohérence avait, sans que je le sache, une racine biblique.
Et puis il y a eu cette autre révélation, plus profonde encore. J’ai pris toute la mesure de l’importance du triptyque âme, corps et esprit. La foi chrétienne ne concernait pas seulement mes convictions intérieures mais l’ensemble de mon être. Le corps n’était plus un simple outil ou un véhicule provisoire et un peu encombrant : il était, selon les mots de l’apôtre Paul, « le sanctuaire du souffle sacré ». Cette parole a résonné en moi avec une force nouvelle : « Ne savez-vous pas que votre corps est le sanctuaire du Souffle sacré qui est en vous ? » (1 Corinthiens 6).
C’est sur ce terrain comme préparé par l’Esprit qui demeure en moi, celui du soin de la création et du respect du sanctuaire, que la question du halal a fait irruption. Non comme un débat théologique, mais comme un poids dans mon cœur.
J’achetais ma viande à la boucherie halal du coin. Les raisons étaient toutes bonnes : une rotation rapide qui garantissait la fraîcheur, des prix moindres, et l’absence d’autre boucherie artisanale dans ma commune.
Une conviction s’est imposée, calme et ferme, en quelques semaines : je ne pouvais plus acheter cette viande. Le geste était devenu dissonant. Même des frères et sœurs en Christ, nés dans l’islam, me trouvaient trop radicale. Mais pour moi, ce n’était pas une question minime. C’était une question de communion.
Je suis retournée aux textes, non pour avoir raison, mais pour comprendre. La réponse de Paul aux Corinthiens a jailli avec une clarté glaçante : « Ce que les païens sacrifient, ils le sacrifient à des démons, et non à Dieu. Or, je ne veux pas que vous soyez en communion avec les démons. » (1 Corinthiens 10:20). Le mot était lâché : communion. L’acte d’abattage halal est une invocation, une consécration à Allah. En consommant cette viande en connaissance de cause, je sentais que je m’associais, fût-ce à distance, à un acte cultuel étranger à mon alliance. Ma liberté butait là. Elle ne pouvait franchir ce seuil.
D’autres couches de réflexion sont venues se déposer.
En achetant halal, je finançais un système de labellisation religieuse. Derrière chaque acte d’achat se cache un soutien, même indirect. Consommer, c’est toujours, d’une certaine manière, prendre part à un système. Là encore, ma foi m’appelait à une cohérence plus grande entre ce que je confesse et ce que je soutiens économiquement. Comment mon porte-monnaie pourrait-il dire le contraire ?
Puis un autre élément est devenu impossible à ignorer : la question du traitement animal, la réalité des pratiques d’abattage avec peu ou sans étourdissement préalable. Si nous sommes appelés à garder la création, cette souffrance évitable était impossible à cautionner.
Enfin, il y a eu la question du témoignage. Paul y revient sans cesse : « Que personne ne cherche son propre intérêt, mais que chacun cherche celui d’autrui. » (1 Corinthiens 10:24). Ma liberté est-elle un mur ou un pont ? Ma liberté en Christ ne pouvait pas devenir une pierre d’achoppement, ni un message confus adressé aux autres croyants, ou au monde. Mon assiette, elle aussi, parle. Que dit-elle ?
J’ai donc pris une décision simple, paisible : ne plus acheter de viande halal[1]. En revanche, j’ai choisi d’accepter d’en manger exceptionnellement lorsque je suis invité dans ma famille ou chez des amis musulmans. « Si un non-croyant vous invite et que vous vouliez y aller, mangez de tout ce qui est présenté devant vous, sans poser de question par motif de conscience » (1 Corinthiens 10).
Si je partage ce témoignage aujourd’hui, c’est aussi parce que ce choix personnel s’inscrit dans un contexte plus large. Dans un monde où des chaînes comme KFC, après Quick et d’autres, font le choix assumé de la clientèle halal pour des raisons purement commerciales, je ne peux m’empêcher d’y voir un signe de ce qui est à l’œuvre. Non pas une question identitaire, mais spirituelle : la recherche incessante du profit, d’un marché toujours plus rentable, d’un monde mis au service de Mammon. Mammon, ce maître invisible que Jésus nomme explicitement, cet esprit de l’argent qui promet sécurité et abondance mais exige, en retour, une allégeance silencieuse. « Vous ne pouvez servir Elohîms et Mammon », dit le Messie.
Chère sœur, cher frère en Christ, cher lectrice, cher lecteur, Devenir en Christ n’est pas un état figé, mais une marche. Un apprentissage du discernement, jour après jour. Manger, acheter, inviter, partager : tout cela fait désormais partie de ma vie spirituelle, non comme des rituels, ni des routines, encore moins comme des obligations mais bien comme des dons, des actes d’amour, des choix conscients! Et pour cela, je rends grâce : pour cette vie reçue, appelée à devenir toujours plus vivante.
Amen !
[1] Ce témoignage est écrit depuis la France. À mes sœurs et frères et vivant dans des pays à majorité musulmane, je veux dire avec humilité que nos réalités locales, nos situations et contraintes ne sont évidemment pas identiques.
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