Il est des jours où la solitude ne vient pas d’une absence de Dieu, mais de celle de ses enfants. Aujourd’hui, après une épreuve rude qui m’a pliée comme un rameau sous l’orage, je viens déposer quelques mots que je voudrais aussi authentiques qu’une main posée sur une épaule.
Depuis deux ans dans ma marche de disciple de Christ, je perçois une misère silencieuse, tellement discrète que j’ai mis du temps à la nommer : la misère de l’égo. Une misère qui ne crie pas, qui ne frappe pas, mais qui se niche dans des formules polies et des messages furtifs. Vous avez tous connu cela : vous confiez une épreuve, une bataille intérieure, une santé qui vacille, et la réponse tombe, presque interchangeable, souvent par SMS du reste, sans même avoir pris le temps d’une écoute téléphonique : « Je prie pour toi. »
Ne vous méprenez pas. Je ne jette pas la prière aux orties. La prière est notre souffle. Mais je m’interroge : sommes‑nous devenus des dactylographes du sacré ? Des gens capables de taper vite un cœur, un « amen », une promesse, et de retourner à leur confort sans que rien de leur chair ne se soit déplacé ? Le monde met en priorité son temps, ses contraintes personnelles. Mais nous, nous sommes en Christ. Nous devrions savoir que le Verbe s’est fait chair, qu’il a habité parmi nous, pas dans nos rapides SMS. Comment avons‑nous fait pour oublier de prendre le téléphone pour dire d’une vraie voix : « Je suis là, concrètement, comment je peux aider ? »
En deux ans, une seule famille – une seule – m’a dit clairement : « Si tu as besoin d’aide, nous sommes là, disponibles. » Je ne juge personne, évidemment, et surtout je veux simplement exprimer cela : l’importance de la présence, la vraie, celle qui prend le temps de s’asseoir à côté de l’autre…
Aujourd’hui, j’ai traversé une épreuve personnelle qui m’a mise à nu. Et dans cette nudité‑là, une sainte colère m’est montée, une colère qui est peut‑être la face blessée de l’amour. J’ai ouvert la Bible pour l’éprouver, et je l’y ai trouvée, cette colère, debout et juste. L’apôtre Paul dit : « Irritez‑vous et ne commettez pas de faute. » (Éphésiens 4 : 26) Il ne dit pas : « ne vous mettez jamais en colère. » Il y a donc une colère qui regarde l’écart entre ce que Dieu appelle aimer et ce que nous avons réduit à de bonnes intentions.
Ieshua lui‑même a connu cette colère. Je le vois renverser les tables du Temple, les poings serrés, le souffle court ; je l’entends dire : « Malheur à vous, scribes et Peroushîm, hypocrites ! Oui, vous ressemblez à des tombes blanchies. » (Matthieu 23 : 27) Alors oui, je ressens cette colère. Non contre des personnes, mais contre ce mécanisme doux qui nous fait croire qu’un message suffit, qu’un « je pense à toi » tient lieu de présence. Nous donnons‑nous vraiment, donnons‑nous notre présence sensible, notre silence, notre vulnérabilité à côté de celle de l’autre ?
Je ne me mets pas hors de cause. Ce n’est pas une leçon que j’écris, c’est une parole du dedans, et derrière cette parole, des larmes.
Jacques, le frère du Messie, dit une parole qui m’atteint : « Si un frère ou une sœur sont nus et manquent de la nourriture de chaque jour, et que l’un de vous leur dise : « Allez en paix, chauffez‑vous et rassasiez‑vous », sans leur donner ce qui est nécessaire au corps, à quoi cela sert‑il ? » (Jacques 2 : 15‑16) À quoi servent nos prières sans nos bras ? À quoi servent nos communautés virtuelles si nous ne savons plus être présents dans l’inconfort de la vie réelle ?
J’ai l’impression parfois que nous avons bien les formes de la communauté, mais que nous avons vidé la présence de sa substance. Nous nous sommes fait des doigts agiles, mais nous avons désappris à tendre la main.
Je crois que Dieu est à mes côtés dans cette colère, qu’il l’a permise pour que je vienne poser cette question douloureuse : où est notre présence, où est notre temps donné, où est notre chair pour l’autre ?
Je ne veux pas conclure, parce qu’une question ne se conclut pas. Je veux seulement, avec la douceur qui reste après la tempête, ouvrir les mains. Je veux croire que nous avons la mentalité de Christ, ouverts de cœurs, à même la vie !