Hier, lors d’un temps de partage avec N., pasteure engagée au sein de la Fraternité spirituelle des Veilleurs, une image s’est doucement invitée dans notre conversation. Nous parlions de liberté intérieure, de cette manière si singulière qu’a chacun d’habiter sa relation à Dieu et de marcher dans sa vie spirituelle.
Elle évoquait une typologie des tempéraments spirituels, qu’elle avait elle-même reçue :
- Les chrétiens « chiens », ancrés dans l’attachement absolu et la présence immédiate de leur Maître.
- Les chrétiens « chats », liés à l’Église, à la paroisse, à l’assemblée, à un espace, à un lieu où la foi prend racine et où la présence de Dieu se laisse habiter.
- Les chrétiens « chèvres », esprits libres et nomades, broutant la grâce là où l’Esprit souffle et trouve sa nourriture.
Notre échange et cette image ont cheminé en moi cette nuit, à mon insu. Et, dans la clarté du réveil, un aphorisme de René Char est remonté de ma mémoire comme une eau ancienne. Un verset de Rougeur des matinaux qui m’a longtemps accompagné :
« Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. À te regarder, ils s’habitueront. »
Pendant des années, j’ai cru que cet élan premier — cette impétuosité qui me poussait toujours en avant, cette disposition à ouvrir des voies, à m’avancer vers l’inconnu et à accueillir le changement — n’était qu’un trait de mon caractère. Je savais cette témérité différente, singulière, mais je la pensais simplement constitutive de celle que j’étais.
Je ne me suis pourtant jamais vécue comme quelqu’un qui cherche à s’isoler ou à se tenir à distance des autres. J’aime profondément les autres. J’ai faim de rencontres, soif de communion, de fraternité. Et pourtant, au cœur même de cet amour demeure en moi une liberté intérieure intense. Quelque chose me pousse à avancer. À ouvrir. À chercher. À répondre à ce qui se présente devant moi. Je ne sais pas toujours où le chemin conduit, mais je sais que je ne peux pas rester immobile.
Depuis deux ans seulement, je deviens en Christ. Cette rencontre a changé le regard que je porte sur tout ce qui m’a précédée. Aujourd’hui, à la lumière éclatante de mon identité en Christ, le voile se déchire peu à peu. Je ne peux pas réécrire mon histoire à partir de cette foi devenue mienne ; mais je peux désormais la relire autrement.
Cette audace qui me poussait en avant n’était peut-être pas seulement une disposition de mon tempérament : elle pouvait aussi être un lieu où la grâce viendrait un jour me rejoindre. Ce que je prenais pour une force singulière de caractère, je commence aujourd’hui à le regarder autrement. Peut-être y avait-il là, dans cette argile qui était la mienne, quelque chose que Dieu pouvait venir éclairer, façonner et orienter.
Et c’est en Jésus que cette découverte prend sens. Je ne sais pas encore tout ce que signifie marcher avec Lui. Je l’apprends. Mais je découvre peu à peu que ma liberté n’est pas l’indépendance. En Christ, elles peuvent devenir confiance. Confiance en Celui qui m’ouvre le chemin et qui, par Lui, me conduit vers le Père.
Sous le regard du Verbe, la poésie du monde se transfigure et trouve son véritable ancrage :
- La « chance » n’est plus un jet de dés, mais le déploiement souverain du dessein de Dieu (Éphésiens 2:10), ces œuvres préparées d’avance pour nos pas.
- Le « bonheur » s’élargit aux dimensions d’une joie inébranlable (Jean 15:11), une joie qui demeure et ne tremble plus devant les tempêtes.
- Le « risque » devient l’empreinte sainte du chemin étroit (Matthieu 7:14).
Et là réside le mystère : lorsque cette témérité s’enracine en Christ, la notion même de risque s’efface. On ne s’avance plus sur le vide, mais sur le Roc.
Je découvre alors que ce qui me permet d’avancer n’est ni maîtrise ni assurance de moi-même, mais une confiance qui naît d’une relation. Depuis que je marche avec le Christ, j’apprends peu à peu à reconnaître Celui qui me précède. Jésus m’apprend simplement à avancer, avec Lui, vers notre Père.
Comment trembler lorsque l’Assurance elle-même nous porte ?
« Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? » (Romains 8:31).
Alors je comprends autrement cette liberté qui m’habite depuis toujours. Peut-être est-ce cela, désormais, que je découvre : avancer sans savoir exactement où le chemin me conduira, mais savoir avec qui je marche.
Et peut-être est-ce là que l’aphorisme de René Char rejoint quelque chose de l’Évangile.
« Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. À te regarder, ils s’habitueront. »
Ils s’habitueront peut-être à voir des hommes et des femmes qui avancent, non parce qu’ils n’ont plus peur, mais parce qu’ils ont trouvé en qui placer leur confiance. Ils s’habitueront peut-être à voir des vies qui osent, qui aiment, qui ouvrent des chemins, qui demeurent debout dans les tempêtes.
Et peu à peu, derrière ces vies, derrière cette liberté, derrière cette marche qui ne renonce pas, ils pourront entrevoir Celui qui nous met en route.
Car nos vies, dans leur fragilité comme dans leur audace, peuvent devenir le témoignage vivant de Celui qui nous précède, nous porte et nous conduit.
Et peut-être qu’à force de voir ces vies avancer dans cette liberté, quelque chose se laissera entrevoir.
Alors, qu’ils s’habituent à nous voir marcher.
Et qu’à travers nos pas, ils apprennent à regarder vers la gloire du Très-Haut.