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Il arrive un moment où l’on n’en peut plus.

Parfois, c’est l’accumulation. Des journées trop pleines, des nuits trop courtes, des responsabilités qui sont sans fin. Des inquiétudes qui reviennent, même lorsqu’on croyait enfin les avoir déposées. Des choses à porter encore, alors qu’on croyait les avoir déposé à Dieu et que l’on aurait simplement besoin de se porter soi-même.

Parfois, c’est le corps qui fatigue. Une maladie, une douleur qui dure, une convalescence, un sommeil qui ne répare plus. Parfois, c’est la vie elle-même qui pèse : un deuil, une déception, une attente qui s’allonge, une situation dont on ne voit pas l’issue. Et puis il y a les combats plus secrets, ceux que personne ne voit, ceux de l’âme, de la foi, de l’espérance.

On continue pourtant. On fait ce qu’il faut. On répond, on travaille, on avance, on prend soin des autres. Jusqu’au jour où quelque chose en nous murmure : je n’en peux plus.

Il existe ainsi des déserts qui ne ressemblent pas à des déserts. Ils sont au milieu de nos vies.

Et la Bible connaît ces lieux-là. Elle ne nous présente pas seulement des hommes et des femmes forts, assurés, capables de tout traverser. Elle nous montre aussi des êtres qui ont peur, qui se cachent, qui fuient, qui s’effondrent, qui n’ont plus les forces de continuer.

Et c’est là que quelque chose devient visible.

Dieu est là.

Pas seulement lorsque tout va bien. Pas seulement lorsque l’on prie avec des mots justes, lorsque la foi est vive ou lorsque le chemin paraît clair. Il est là aussi dans les lieux où nous ne pensions pas le rencontrer : dans la honte, la fuite, l’épuisement, le silence, l’attente.

La première fois que l’Ecriture nous montre l’homme caché, Dieu l’appelle.

Adam et Ève ont pris conscience de leur nudité. Ils se sont éloignés et cachés parmi les arbres du jardin. Alors Dieu appelle l’homme : « Où es-tu ? » (Genèse 3,9)

Dieu sait pourtant où se trouve Adam.

La question n’est pas celle d’un Dieu qui chercherait une information. C’est l’appel adressé à celui qui s’est caché. Dieu rejoint l’homme jusque dans sa fuite et lui ouvre un chemin pour sortir de sa cachette. Par amour.

Il était là lorsque l’homme se cachait.

Il était là lorsque la honte avait fermé la porte.

Bien plus tard, un autre homme connaît à son tour un lieu où les forces s’épuisent.

Le prophète Élie venait de connaître une victoire éclatante au mont Carmel. Puis la peur l’avait saisi. Il avait fui dans le désert, jusqu’à n’avoir plus la force d’avancer.

Il s’assit sous un genêt et demanda la mort : « C’est assez ! Maintenant, Éternel, prends mon âme. »
(1 Rois 19,4)

Il n’avait plus de mots. Plus de combat à mener. Plus de victoire à chercher.

Alors Dieu ne lui demanda rien.

Il lui donna du pain. Il lui donna de l’eau. Il lui donna du sommeil.

Puis l’ange de l’Éternel le toucha et lui dit :

« Lève-toi, mange, car le chemin est trop long pour toi. » (1 Rois 19,7)

Quelle douceur dans cette parole.

Le chemin est trop long pour toi.

Dieu ne reproche pas à Élie sa fatigue. Il ne lui demande pas de retrouver immédiatement sa force. Il commence par le relever là où il est. Il prend soin de son corps épuisé avant de lui parler du chemin à parcourir.

Il était là sous le genêt.

Et lorsque Élie eut retrouvé assez de forces pour se remettre en route, Dieu le conduisit jusqu’à l’Horeb.

Là, le prophète attendit.

Il y eut un vent violent. Puis un tremblement de terre. Puis le feu.

Mais Dieu n’était pas dans le vent, ni dans le tremblement de terre, ni dans le feu.

Puis vint presque rien.

Un murmure doux et léger.

Une présence si discrète qu’il fallait être là, vraiment là, pour la percevoir.

Chouraqui traduit alors cette parole par une expression si belle : « une voix de fin silence ».[1]

Élie se couvrit le visage.

Dieu était là.

Non pas dans ce qui faisait le plus de bruit, mais dans ce presque rien où une parole pouvait enfin être entendue.

Et si ce qui s’est joué dans le jardin, sous le genêt et sur la montagne n’appartenait pas seulement au passé ? Et si ces récits nous donnaient encore à voir quelque chose de Dieu lorsqu’un être humain arrive au bout de lui-même ?

La Bible témoigne d’un Dieu vivant. Sa présence ne se laisse pas enfermer dans les récits d’hier.

« Jésus-Christ est le même hier, aujourd’hui, et éternellement. » (Hébreux 13,8)

Ce que ces récits donnent à voir de Dieu demeure : sa présence auprès de celui qui se cache, son soin pour celui qui n’en peut plus, sa parole dans le silence, sa fidélité lorsque le chemin paraît trop long.

En Jésus-Christ, cette présence prend un visage.

Il appelle. Il nourrit. Il relève. Il conduit. Il parle. Et il promet sa présence.

« Ne crains rien, car je suis avec toi ;
ne promène pas des regards inquiets, car je suis ton Dieu ;
je te fortifie, je viens à ton secours,
je te soutiens de ma droite triomphante. » (Ésaïe 41,10)

Il ne promet pas que le désert n’existera plus.

Il promet de ne pas y être absent.

Et peut-être est-ce là une des choses les plus bouleversantes que la Bible nous laisse entrevoir : nous cherchons parfois Dieu dans l’après, dans le moment où tout sera enfin réglé, lorsque nous aurons retrouvé nos forces, lorsque la prière sera revenue, lorsque la route sera redevenue claire.

Mais il est possible que Dieu nous rejoigne précisément là où nous sommes.

Dans le jardin, lorsque nous nous cachons.

Sous le genêt, lorsque nous n’en pouvons plus.

Sur la montagne, lorsque nous attendons une parole.

Dans le silence, lorsque nous ne savons plus quoi entendre.

Il ne nous demande pas toujours d’abord de faire quelque chose.

Parfois, il nous demande simplement de recevoir.

« Il donne de la force à celui qui est fatigué, et il augmente la vigueur de celui qui tombe en défaillance. » (Ésaïe 40,29)

Car celui qui était là est là.

Celui qui appelait l’homme caché dans le jardin appelle encore.

Celui qui relevait Élie relève encore.

Celui qui parlait dans le silence n’a pas cessé de parler.

Et lorsque nous n’avons plus rien à offrir, peut-être ne reste-t-il justement qu’une chose à recevoir : sa grâce.

Il était là dans le jardin.
Il était là dans le désert.
Il était là sous le genêt.
Il était là dans le silence.

Et aujourd’hui, lorsque nos forces s’éteignent : Il est là.

 

[1] André Chouraqui (1917-2007), profondément enraciné dans la tradition biblique et dans la langue hébraïque, a consacré une grande partie de son œuvre à faire entendre en français la voix du texte biblique. Sa traduction cherche à rester au plus près de l’hébreu et de ses expressions originelles. Ainsi, en 1 Rois 19,12, il traduit par « une voix de fin silence », là où d’autres traductions proposent « un murmure doux et léger » ou « un souffle ténu ».