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Parfois, la lumière vient par une phrase toute simple. Un ajustement presque imperceptible, comme un instrument qu'on accorde au milieu de la journée.

Pendant vingt-cinq ans, j’ai marché aux côtés de musiciens de jazz : les écoutant, les rencontrant, les accueillant, étant présente lors des créations. Ces hommes et ces femmes du son m’avaient donné un mot : ils disaient que j’avais « l’oreille absolue ». Ils le disaient parce que j’entendais les décalages, les écarts, la moindre fausse note qui se glissait dans l’harmonie. J’avais fini par adopter ce mot, alors même que je ne suis pas musicienne, parce qu’il m’avait été offert par ceux qui connaissent la musique.

Puis est venu aujourd’hui cet échange avec une sœur de la communauté de Pomeyrol. Avec précision, elle a posé un autre regard : « Ce n’est pas l’oreille absolue, c’est une oreille relative, mais extrêmement fine. »

Sur le coup, ma pensée s’est arrêtée. Une hésitation. Avoir mal nommé les choses toutes ces années... C’est frôler cette phrase d’Albert Camus : « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde. » Est-ce que j’avais exagéré ? Est-ce que j’avais faussé la réalité ?

Et puis est venue la paix. Parce que je crois que Dieu agit ainsi : Il met les choses à la lumière. Pas pour accuser, pas pour peser, mais pour ajuster. Mettre en lumière, c’est recevoir un cadeau de vérité. C’est transformer ce qu’on croyait savoir en une clarté plus grande encore.

C’est cette clarté qui vient éclairer toute ma vie spirituelle et la manière dont je me tiens au milieu des autres. Dans une chapelle, dans un temple, au cœur d’une communauté ou lors de temps de partage en assemblée, quand la louange s’élève et que les voix s’unissent, je chuchote. Ce n’est pas un manque de cœur. C’est ma façon de me mettre en retrait, pour garder tout l’espace de l’écoute et laisser porter la voix du Corps du Christ tout entier.

Car au fond, cette sensibilité auditive et ce discernement n’ont pas commencé avec la musique. Ils étaient déjà là, secrets, dès l’enfance. La musique n’a pas créé ce don, mais elle en a été le révélateur adulte. Au contact des musiciens, en allant vers eux, en les écoutant, en travaillant avec eux, j’ai développé cette sensibilité. Ce que Dieu avait déposé en moi depuis longtemps a trouvé un lieu pour se révéler, s’affiner et prendre sa place. La musique a été comme un révélateur, mais aussi un amplificateur.

Peut-être est-ce aussi ce que dit, d’une certaine manière, la parabole des talents dans la Bible : ce qui nous est confié n’est pas seulement là pour être conservé. Il nous appartient d’en faire quelque chose, de le développer, de le faire fructifier. Non pas tous de la même manière, ni dans les mêmes domaines, mais avec ce qui nous a été donné.

Quand quelqu’un parle ou partage, c’est toujours cette même oreille d’enfant, affinée par les années, qui m’assiste pour écouter. Je n’écoute pas pour juger ou mesurer, j’écoute pour recevoir. Je perçois la vibration, le manque, l’infime hésitation, l’émotion retenue au bord de la voix, la beauté de la sincérité, le silence. Quand je dis à quelqu’un « Je t’entends bien », je ne lui dis pas que sa voix porte fort : je lui dis que sa présence a été reçue tout entière.

Et cette écoute ne concerne pas seulement les sons. Elle rejoint aussi les mots. Certains mots entendus demeurent en moi. Certaines phrases ouvrent quelque chose, déplacent une pensée, mettent une réalité en lumière. Et peut-être est-ce aussi pour cela que l’écriture a pris une place dans ma vie : chercher le mot juste, écouter ce qui se dit derrière les mots, laisser une phrase trouver sa forme... Là encore, il y a une part de discernement : tout ce qui nous traverse n’est pas nécessairement à retenir, mais certaines paroles demeurent, comme si elles avaient trouvé leur juste place.

Dans les Écritures, le prophète Ésaïe le rappelait déjà : « Le Seigneur, l’Éternel, m’a donné une langue d’homme exercé [...] Il éveille mon oreille, pour que j’écoute comme écoutent des hommes exercés. » (Ésaïe 50:4).

Dans le monde où nous vivons, les mots sont souvent déformés, étiquetés à la hâte ou détournés. Mais dans la pensée biblique, le mot précède et fonde la réalité. Dès les premiers jours de la Création, Dieu nomme la lumière, Il nomme le ciel, la terre et les mers (Genèse 1). En donnant un nom, Dieu ordonne le chaos, sépare les ténèbres et donne l’existence. Il invite ensuite l’homme à faire de même en lui amenant les êtres vivants « pour voir comment il les appellerait » (Genèse 2:19). Nommer juste n’est pas une simple convention du langage : c’est reconnaître la vérité d’une chose et lui donner sa juste place. « Comme des pommes d’or sur des ciselures d’argent, ainsi est une parole dite à propos. » (Proverbes 25:11).

Et peut-être est-ce cela aussi que Dieu m’apprend ce jour : persévérer à chercher à faire quelque chose de juste de ce qui m’est confié. Le bien nommer en fait partie. Développer, avec le plus grand cœur possible, ce qui m’a été donné.

Cette question, je souhaite qu’elle reste ouverte en moi : qu’est-ce que je fais, jour après jour, des talents que Dieu m’a donnés ? Qu’est-ce que je développe ? Qu’est-ce que je laisse enfoui par doute ou simplement parce que je ne l’avais pas encore reconnu ? Et comment puis-je faire fructifier ce qui m’a été confié ?

Dieu utilise chaque détail de nos histoires. Une conversation fraternelle, un mot rectifié, une note entendue, une phrase qui demeure, et soudain tout prend sa juste place.

Juste la grâce d’être ajustée sous Sa lumière, de recevoir avec gratitude ce qui m’a été donné, de le développer avec fidélité et de le mettre, à ma mesure, au service de Sa parole et de ceux qu’Il place sur mon chemin.

Merci.