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L’autre jour, nous étions plusieurs à profiter du soleil. Un moment simple, léger. Une voiture est passée devant nous — noire mate, presque irréelle, comme sortie d’un film. Moi, je regardais sa ligne, sa couleur, plutôt distraitement. Mais deux amies, elles, n’ont vu qu’une chose : la plaque d’immatriculation. Il y avait un 666 au centre. Leur réaction a été immédiate : rejet, comme une peur instinctive. J’ai été surprise.

Il y a des scènes minuscules qui s’impriment en nous sans bruit, comme si elles portaient en elles une question plus vaste que le moment lui-même.

Il y a bien des mémoires, des traces, des empreintes, des héritages silencieux. A ce que sache, elles ne vivent pas de foi particulière, plutôt une tradition catholique, et pourtant, un autre jour, j’en ai vu une se signer au passage d’un corbillard, comme si la mort elle-même exigeait un geste pour être tenue à distance. Et là encore, ce nombre devenait comme un seuil à ne pas franchir, une porte obscure qu’il faudrait éviter à tout prix.

Je suis restée là, intérieurement arrêtée, habitée par une question qui ne jugeait pas mais qui cherchait. Alors je me suis demandé : Que reste-t-il du christianisme quand la peur vient peu à peu en recouvrir le cœur, jusque dans certains gestes et certaines paroles de crainte ?

Dans les pages du livre d’Apocalypse, le 666 apparaît comme un symbole, une énigme presque, adressée à l’intelligence autant qu’au discernement. Il ne nous est pas donné comme une menace à fuir, mais comme une invitation à voir autrement, à ne pas se laisser prendre aux apparences de puissance qui imitent le divin sans en porter la vie. Rien, dans ce texte, ne vient nourrir cette peur presque superstitieuse des signes extérieurs. Rien ne semble inviter à vivre dans l’angoisse des chiffres ou des présages, mais plutôt à demeurer vigilants intérieurement. Se signer devant la mort, détourner les yeux de certains signes, refuser un nombre comme s’il portait en lui une puissance propre… Tout cela dit peut-être quelque chose de notre fragilité humaine face au mystère, au mal, à la mort, à ce qui nous dépasse. Mais le cœur du message n’a jamais été là !

Car au commencement et à la fin, il y a un Père. Un Père qui ne parle pas par des pièges dissimulés dans le réel, mais par un appel intérieur, discret et brûlant à la fois. La réconciliation ne passe pas par l’évitement du mauvais signe, elle naît dans ce mouvement où l’on consent à être rejoint, là où l’on est, sans défense et sans masque.

Je n’ai pas été tentée de corriger, ni d’expliquer. Seulement une forme de tendresse mêlée de gravité. Comme si, dans ce refus d’un chiffre, se disait une soif plus profonde, encore inarticulée. Une soif de sens, de protection, de vérité peut-être, mais qui n’a pas encore trouvé son lieu.

Il est dit quelque part dans les Evangiles que la moisson est grande. Et ce mot, ce jour-là, ne résonnait pas comme un appel à parler, mais comme une invitation à regarder autrement. À reconnaître que sous les peurs, même les plus étranges, il y a des cœurs qui cherchent, parfois à tâtons.

Alors le silence m’a semblé juste. Non pas un silence vide ou résigné, mais un silence habité, un espace laissé ouvert. Car il est des paroles qui ferment, et d’autres qui ne peuvent naître qu’au moment juste, dans une écoute partagée.

« Nul n’est prophète dans son pays. » m’est venu à l’esprit.  Cette phrase ne m’a pas attristée. Elle m’a plutôt déplacée. Elle m’a rappelé que la vérité ne s’impose pas, qu’elle se donne, et qu’elle demande parfois de passer par des chemins invisibles, loin des démonstrations.

Peut-être que témoigner commence là. Non pas dans la correction des peurs, mais dans une manière d’être au monde qui ne leur obéit pas. Une manière d’habiter la vie sans se laisser gouverner par les signes, mais en demeurant dans une confiance plus vaste.

Ce jour-là, rien n’a été dit. Je les ai simplement aimées comme elles sont, pour ce qu’elles sont : aimables. Et peut-être que c’était déjà une manière de témoigner : aimer ses proches en silence, laisser l’amour demeurer plus grand que les désaccords, comme une présence discrète qui n’écrase rien. Car au-dessus de tout, ce que j’ai vu ce jour-là c’est l’amour.

 Ce jour-là, rien n’a été dit. Et pourtant, quelque chose a été vu. Et cela, parfois, suffit.

 

Frôlements d’amour vient s’inscrire dans le sillage des Éclats d’Évangile, pour en prolonger la respiration. Cette nouvelle rubrique de l’ouvroir des cœurs cherche à dire ce que signifie avoir reçu la lumière et l’amour : être appelés à aimer notre prochain comme nous-mêmes. À travers ces fragments, le langage s’élargit, comme le cœur s’ouvre et s’étend, laissant affleurer ces touches d’amour qui, discrètement, témoignent de la présence de Dieu.

Du temps pour lire un autre article, je vous conseille celui-ci : Du bruit du monde à la paix du coeur