Avez-vous déjà imaginé un endroit où vous pourriez naître, grandir, étudier, travailler, faire vos courses, vous baigner, rencontrer vos amis et mourir… sans jamais mettre un pied à l'extérieur ?
Moi non, mais telle est la promesse de ces mégastructures urbaines qui fleurissent un peu partout dans le monde. J’ai découvert ces géants d'acier capables d'abriter jusqu'à 60 000 âmes sous un seul toit, étalés sur des centaines de milliers de mètres carrés. En réalité, ces édifices fonctionnent comme des cités closes : un monde en soi où tout est à portée de main, sans jamais avoir à franchir le moindre porche vers le dehors.
À regarder défiler quelques vidéos sous mes yeux, je reconnais en quoi cette proposition a séduit tant de personnes, qui ont trouvé là leur nouvelle cité idéale : le confort, la sécurité, un climat sur mesure. Il ne s'agit d'ailleurs pas de vivre dans le noir ou sous un béton opaque ; ces architectures regorgent de verrières monumentales, de dômes transparents et de baies vitrées. On ne coupe donc pas physiquement les habitants de la lumière du jour. Mais ce ciel qu'ils contemplent est devenu un ciel recadré, domestiqué, comme intégré au décor. Ce ciel n'est plus du tout cet espace infini qui s'impose à nous avec son vent, ses orages et la fraîcheur de ses saisons, mais un paysage d'intérieur maintenu à température constante. Alors, face à cette vie sous contrôle, un pressentiment plus lourd s’installe en moi, et cette question s’impose : où emmenons-nous notre humanité ?
Dès les premières pages de la Bible, cette tentation d'enfermer l'existence dans un périmètre parfait était déjà là. On s'en souvient : des hommes pris par le désir de maîtrise et la peur de la dispersion se sont dits un jour : « Bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet touche au ciel, et faisons-nous un nom, afin que nous ne soyons pas dispersés sur la surface de toute la terre » (Genèse 11:4). Babel n'était pas seulement une affaire d'orgueil architectural ; c'était déjà le refus du vaste monde. C'était la tentative d'inventer un microcosme étanche pour ne plus dépendre du ciel et de Dieu ! Le choix du repli face à l’immensité de la terre. Le choix de l’entre-soi plutôt que le choix de Dieu.
Aujourd'hui, ces cités-bâtiments reprennent, je le crois, la même quête. Elles proposent une vie sous serre où la technologie apprivoise la nature. Mais à force d'ériger des murs pour nous rassurer, ne risquons-nous pas d'éteindre ce qui nous fait vivre ?
Le premier et plus grand commandement de Jésus vient pourtant remettre chaque chose à sa place : « Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, et de toute ta pensée » (Matthieu 22:37). C'est en tournant notre regard vers Dieu que nous réapprenons à recevoir le monde comme un don. Les Écritures nous le rappellent doucement : « Les cieux racontent la gloire de Dieu, et l'étendue manifeste l'œuvre de ses mains » (Psaume 19:1). En transformant le ciel en un simple élément de décor, n'anesthésions-nous pas notre capacité à nous émerveiller devant le Créateur et à ressentir notre dépendance joyeuse envers Lui ?
C'est de ce premier amour, frais et vertigineux, que découle le second : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Matthieu 22:39). Mais comment apprendre à aimer vraiment quand tout autour de nous est lissé, calibré, prévisible ? Dans un monde géré en circuit fermé, quelle place reste-t-il pour l'imprévu, l'étranger, le visage qui dérange ou qui émerveille ? L'amour du prochain demande de passer la porte, de prendre le risque de l'altérité et de reconnaître la valeur unique de chaque être. Quand tout est uniformisé sous le même toit pour des milliers d'habitants, la beauté singulière de l'âme ne risque-t-elle pas de s'effacer dans le décor ?
Il est saisissant de voir que la pensée biblique ne rejette pas la cité, mais qu’elle en inverse totalement le sens. À la fin des temps, la vision de la Nouvelle Jérusalem ne dresse pas un bunker barricadé, mais une ville de lumière dont « les portes ne seront point fermées le jour, car il n'y aura point de nuit » (Apocalypse 21:25). La cité céleste n'est pas une cage dorée : c'est un foyer grand ouvert où coule un fleuve de vie et où l'Arbre de Vie guérit les nations (Apocalypse 22:1-2). Une ville qui ne maîtrise pas la Création, mais qui l'accueille et la couronne.
Au fond, ces édifices géants nous mettent face à un choix très simple. Cherchons-nous à bâtir des abris parfaits pour nous rassurer, au risque de perdre notre singularité, notre lien aux autres et notre élan vers Dieu ? Ou acceptons-nous la vulnérabilité du dehors pour apprendre à aimer ? Nous ne sommes pas faits pour respirer en vase clos. Nous avons été créés pour l'horizon, pour la rencontre, et pour cette liberté qui ne vit jamais dans le repli, mais dans l'ouverture et la confiance renouvelée.
D’un côté la réalité, de l’autre la vérité. D’un côté la mort, de l’autre la vie. D’un côté la captivité, de l’autre la liberté des enfants de Dieu. Je voudrais finir sur ceci : je me promenais aujourd’hui dans un village, avec ses pierres magnifiques, ses coins de rue, ses sols où poussent, dans les interstices, des fleurs d’automne, sa variété d’habitants. Et je ne voudrais pas que les géants des terres et des mers, ces paquebots-cités d’acier, enferment la vie qui est là, prête à jaillir de Dieu.