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Entendez ! Voici : le semeur sort semer. (Traduction Chouraqui)

Écoutez. Un semeur sortit pour semer. (Traduction Louis Segond)

La journée a commencé à la paroisse de Beaucaire, lors d’un temps de partage et d’étude biblique animé par Sœur Christiane, de la communauté de Pomeyrol. En réentendant la parabole du semeur[1], une lumière nouvelle s’est posée sur le texte.

Comme nous l’a partagé Sœur Christiane, un commentaire du théologien Jean Chrysostome[2] met l’accent non d’abord sur la condamnation des mauvaises terres, mais sur deux choses magnifiques : la patience et la générosité infinie du Semeur, et la capacité de la terre à se transformer.

La patience et la générosité infinie du Semeur : Dieu ne renonce jamais à aucune terre. Même si un sol semble dur comme de la pierre ou envahi par les ronces, Il continue de semer, sachant qu’un cœur peut changer avec le temps.

La capacité de la terre à se transformer : une terre rocailleuse ou délaissée n’est pas condamnée à le rester. Elle peut devenir une bonne terre au fil des années et accueillir enfin le grain qui attendait dans l’ombre.

C’est une vision d’une profonde finesse théologique et remplie d’espérance. Elle montre que Dieu ne gaspille rien et ne désespère jamais de nous.

Cette parole m’a rejointe avec une force particulière, parce que je comprends  quelque chose de mon propre chemin : je n’ai pas toujours su reconnaître les semences qui avaient été déposées en moi.

Pendant plusieurs décennies, j’ai avancé sans réaliser que des graines de foi et de bonté pure avaient été déposées dans mon histoire. C’était la présence humble et gratuite de religieuses au cœur du quartier où j’ai grandi : des femmes vivant d’une bonté simple, sans prosélytisme ni grands discours. C’était aussi, plus tard, le souffle du désert où j’ai fait de nombreuses haltes et le souvenir de grands spirituels comme Charles de Foucauld ou de figures comme Théodore Monod, dont l’exemple habitait le silence et tournait naturellement l’âme vers l’Essentiel.

Ces personnes ne cherchaient pas à convaincre par la force. Elles s’offraient simplement comme témoins.

Elles semaient.

Et moi, je ne savais pas encore que je recevais.

Pendant des années, ce qu’elles avaient semé est resté enfoui, invisible, presque oublié. Pourtant, rien n’avait disparu. La graine était là, dans une profondeur que je ne pouvais pas encore discerner.

Puis vient le temps de Dieu.

Devenue disciple du Christ, j’ai découvert peu à peu combien certaines rencontres, certaines paroles, certaines présences pouvaient prendre un sens nouveau à la lumière de la foi. Je crois de tout mon cœur que nous sommes aussi façonnés par tout ce qui, souvent très simplement, nous a été donné sans que nous sachions encore le recevoir.

Nous sommes semé.e.s.

Nous sommes arrosé.e.s.

Nous sommes attendu.e.s.

Et parfois, il faut des années avant de comprendre ce qui était déjà à l’œuvre.

Lors de cette retraite à Pomeyrol, quelque chose s’est soudain éclairé. Au cours d’un temps de prière, une Petite Sœur de Jésus, venue ici pour quelques jours de retraite silencieuse, a prononcé une simple prière : « Conduis Nadia dans son chemin intérieur. »[3]

Elle ne savait rien de moi.

Sur le moment, mon mental a résisté. Je me suis dit que cette parole ne pouvait pas m’être destinée, qu’elle devait connaître une autre Nadia, qu’elle n’avait aucune raison de prononcer cela pour moi.

Et pourtant, quelque chose de plus profond s’est imposé en moi : la conviction que cette parole venait rejoindre mon propre chemin.

Non pas comme une explication à tout, ni comme une réponse à chercher dans les circonstances, mais comme une lumière déposée au bon moment.

Et alors, une mémoire s’est remise à vivre.

Tout ce que je croyais dispersé semblait soudain prendre place : les religieuses de mon enfance, les présences reçues sans les comprendre, le désert, le Sahara, les figures spirituelles rencontrées au fil des années, les chemins qui avaient semblé parfois n’avoir aucun rapport les uns avec les autres.

Je découvrais une profonde cohérence.

Rien n’avait été perdu.

Aucun fil n’était isolé.

Tout ce parcours — du quartier ouvrier où j’ai grandi jusqu’à mon amour pour le sublime Sahara — pouvait être relu autrement : comme une histoire où Dieu avait semé avec patience, bien avant que je sache reconnaître sa présence.

Tout est là, en germe : découvrir un jour que ce que nous croyions oublié était simplement enfoui.

Oui, la semence travaille dans le secret.

Elle ne fait pas de bruit.

Elle ne réclame pas d’être vue.

Elle demeure dans la terre, traverse l’obscurité, reçoit l’eau, attend son heure.

Et nous voudrions parfois voir immédiatement le fruit.

Nous voudrions comprendre pourquoi telle rencontre, telle parole, telle personne a croisé notre route. Nous voudrions savoir à quoi servent les années qui semblent vides, les silences, les détours, les temps où rien ne paraît bouger.

Enfin, et au centre de Tout, ce texte ne nous invite pas seulement à nous demander quelle terre nous sommes. Il peut aussi nous faire contempler le cœur du Semeur.

Un Semeur qui continue de semer.

Un Dieu qui ne renonce pas à une terre parce qu’elle est encore rocailleuse.

Un Dieu qui ne considère pas comme perdu ce qui, pour nous, semble avoir pris trop de temps.

Une terre n’est pas condamnée à rester ce qu’elle est aujourd’hui.

Elle peut être travaillée.

Elle peut recevoir.

Elle peut devenir.

Et peut-être est-ce aussi cela, la grâce : non pas fabriquer nous-mêmes le fruit, mais consentir à être travaillés de l’intérieur.

Nous ne fabriquons pas la croissance.

Nous ne pouvons pas tirer sur la tige pour la faire pousser.

Nous sommes labourés, arrosés, attendus.

La transformation est l’œuvre discrète de sa grâce, souvent là où nous ne la voyons pas encore.

L’Écriture le dit avec une simplicité qui me touche aujourd’hui autrement : « celui qui plante n’est rien, celui qui arrose n’est rien, mais Dieu donne la croissance » (1 Corinthiens 3,7).

Alors je regarde autrement ceux qui ont traversé ma vie.

Aucun geste de fraternité gratuit, aucun silence partagé, aucune présence donnée dans l’ombre n’était peut-être aussi insignifiant qu’il pouvait le sembler.

Ce que quelqu’un a semé sans savoir où cela conduirait peut demeurer longtemps sous la terre avant de trouver son heure.

Et nous-mêmes, nous pouvons être appelés à semer sans connaître le fruit.

Donner une présence.

Offrir une parole.

Accueillir.

Aimer sans chercher à retenir.

Être là, simplement.

Nous ne saurons peut-être jamais ce qu’une telle présence aura produit dans une autre vie.

Mais cela n’enlève rien à sa fécondité.

La Parole semée ne revient pas à Dieu sans effet : « ainsi en est-il de ma parole, qui sort de ma bouche : elle ne revient pas à moi sans effet » (Esaïe 55,10-11).

Ce verset donne aussi une autre manière de regarder le temps.

À toi qui t’inquiètes peut-être du temps qui passe, à toi qui déplores des « années perdues » ou le retard apparent de tes proches, ce chemin voudrait offrir une paisible certitude.

Il n’y a pas de retard pour la grâce.

Le temps de l’enfouissement n’est jamais nécessairement un temps perdu : il peut être le temps secret de la maturation.

Aucune terre n’est définitivement aride.

Aucune semence donnée avec amour n’est à mépriser parce qu’elle ne semble pas avoir germé tout de suite.

Nous ne savons pas ce que Dieu fait dans le secret.

Alors continuons…

Continuons d’aimer sans exiger de résultat.

Continuons d’offrir ce qui nous a été donné.

Le Semeur est patient.

La terre garde tout en mémoire.

Et parfois, après des années de silence, quelque chose se lève.

Cette dernière journée à Pomeyrol a eu pour moi la lumière d’un véritable feu d’artifice intérieur. Une étude biblique le matin, une parole reçue dans la prière, et avec elle le sentiment très profond que certaines pièces de mon histoire étaient enfin en train de trouver leur place.

Je comprends ce soir que Dieu a mis beaucoup de personnes sur mon chemin.

Certaines ont semé sans le savoir.

D’autres ont arrosé.

D’autres encore ont simplement été là.

Des personnes ont prié, intercédé.

Dehors, il pleut doucement.

Et je pense à l’eau qui tombe sur la terre.

Je pense aux semences cachées.

Je pense à tout ce qui travaille dans l’invisible.

Je me sens comme une enfant à qui l’on aurait donné un puzzle dont certaines grandes pièces viennent soudain d’apparaître, suffisamment reconnaissables pour que l’image commence à se dessiner.

Dans mon for intérieur, je suis remplie de tout cet amour et je cherche la face de Dieu.

Dans la louange et l’action de grâce, je commence seulement à comprendre la patience du Semeur.

Il était là avant même que je reconnaisse les pièces.

Il avait semé.

Il avait attendu.

Et pendant tout ce temps où je croyais que rien ne se passait, Il travaillait dans le secret.

 

[1] La parabole du semeur est une comparaison développée — ce que la Bible appelle une parabole — que Jésus raconte pour faire comprendre comment la Parole de Dieu est accueillie dans le cœur humain. Le semeur représente Dieu qui prend l’initiative de semer ; dans l’Évangile, c’est Jésus qui annonce cette Parole. La semence, c’est cette Parole elle-même ; les différentes terres figurent nos manières d’écouter, de recevoir ou de résister.

[2] Jean Chrysostome (v. 349-407), archevêque de Constantinople, surnommé « Bouche d’or » pour la finesse de ses prédications.

[3] Sœur Claire, Petite Sœur de Jésus, en retraite silencieuse quelques jours à Pomeyrol. Les Petites Sœurs de Jésus sont une congrégation religieuse fondée en 1939 par Petite Sœur Magdeleine de Jésus, dans la famille spirituelle de Charles de Foucauld.