Il existe dans nos rapports au monde une mécanique invisible, une manière d’être presque inconsciente qui cherche constamment à équilibrer les comptes.
Sans même nous en rendre compte, nous pesons, nous mesurons, nous comparons. Nous cherchons ce qui est juste, ce qui est dû, ce qui revient à chacun. Nous cherchons parfois même la faille.
Et lorsque la vie nous confronte à ce que nous ne pouvons ni contrôler ni expliquer, cette mécanique se met en marche.
Face à la maladie, à la mort, au deuil, au handicap, à la vieillesse, aux blessures du corps ou de l’âme. Face à la douleur physique ou psychique, à la fatigue qui épuise, à la dépression, aux angoisses qui serrent le cœur, aux inquiétudes qui empêchent de dormir, aux peurs qui paralysent, aux traumatismes qui continuent de nous habiter longtemps après les événements.
Face à la solitude, à l’abandon, au rejet, à l’humiliation, à l’incompréhension, aux conflits, aux violences, aux abus, aux trahisons.
Face aux guerres, aux persécutions, aux catastrophes, aux injustices qui semblent parfois absurdes.
Face à la pauvreté, aux fins de mois difficiles, au chômage, à la précarité, à l’échec, à la perte d’un emploi ou d’un projet.
Face aux séparations, aux ruptures, aux familles déchirées, aux amitiés perdues, aux deuils qui laissent une place vide que rien ne semble pouvoir remplir.
Face à l’enfant qui souffre.
Face à celui qui prie et ne voit rien changer.
Face à celui qui a tout fait « comme il fallait » et qui pourtant traverse l’épreuve.
Face au vide.
Face au silence.
Face à cette impression terrible d’être seul.e au milieu de ce que l’on ne comprend plus.
Alors, presque instinctivement, nous cherchons une explication.
Et lorsque l’explication nous échappe, nous cherchons parfois un responsable.
C’est un mécanisme profondément humain. Lorsque quelque chose nous fait souffrir et que nous ne parvenons pas à lui donner du sens, désigner une cause ou un responsable peut nous donner, paradoxalement, l’impression de reprendre un peu de contrôle.
C’est là que peut apparaître le mécanisme du bouc émissaire.
Le bouc émissaire est celui sur lequel nous faisons porter ce qui nous dépasse : notre peur, notre colère, notre frustration, notre sentiment d’impuissance. Au lieu de rester face à une réalité douloureuse que nous ne comprenons pas, nous déplaçons une part de notre souffrance vers quelqu’un ou quelque chose que nous pouvons désigner.
Il est parfois plus facile de dire : « C’est à cause de lui », que de reconnaître : « Je ne comprends pas. Je souffre. Je ne sais pas quoi faire de ce qui m’arrive. »
Alors nous accusons.
Nous accusons le sort.
La société.
Les circonstances.
Nos parents.
Notre conjoint.
Nos enfants.
Les autres.
Parfois nous nous accusons nous-mêmes.
Et parfois, lorsque toutes les autres explications semblent insuffisantes, notre accusation monte jusqu’à Dieu.
Combien de fois n’ai-je pas entendu cette question : « Où est Dieu au milieu de nos souffrances et face à celles du monde ? Face aux guerres, aux catastrophes, aux maladies… Comment croire encore en un Dieu d’amour lorsque tant de souffrances existent ? »
Nous connaissons cette question. Nous l’avons peut-être nous-mêmes prononcée un jour ou l’autre, dans le secret de notre cœur :
Si Dieu est bon, alors pourquoi ?
Cette question n’est pas toujours une objection intellectuelle. Elle est souvent un cri. Le cri de celui qui souffre et qui voudrait comprendre. Le cri de celui qui prie et qui ne voit pas de réponse. Le cri de celui qui regarde le monde et ne parvient pas à faire tenir ensemble l’existence du mal et la foi en un Dieu d’amour.
Il serait trop facile de répondre à ce cri par une formule toute faite. Certaines souffrances ne demandent pas d’abord une explication. Elles demandent une présence, une écoute, une compassion. Parfois, elles demandent simplement quelqu’un qui accepte de rester là, sans chercher à expliquer trop vite.
Et pourtant, je crois que derrière ce cri demeure une véritable question adressée à Dieu.
Car lorsque nous vivons plongés dans le monde, trois cent soixante-cinq jours par an, lorsque nous fonctionnons dans ses rouages et que nous respirons son rythme, une certaine manière de penser finit par nous sembler naturelle.
Nous apprenons à compter.
Nous apprenons à mesurer.
Nous apprenons la réciprocité.
Tu me donnes, je te donne.
Tu fais ta part, je fais la mienne.
Tu m’aimes, je t’aime.
Tu me respectes, je te respecte.
Tu me pardonnes, je te pardonne.
Cette logique n’est pas mauvaise en elle-même. Mais elle peut devenir une grille de lecture qui envahit tout.
Nous donnons et nous attendons.
Nous faisons notre part et nous espérons que l’autre fera la sienne.
Nous aimons, mais nous attendons d’être aimés en retour.
Nous pardonnons, mais nous espérons souvent que l’autre reconnaîtra au moins ce qu’il nous a fait.
Nous aidons, et nous espérons parfois que l’on se souviendra de notre aide.
Nous faisons le bien, et quelque part en nous une petite voix peut murmurer :
« J’ai fait ma part. À toi maintenant. »
Peu à peu, cette logique devient une manière d’interpréter l’existence.
Nous évaluons.
Nous comparons.
Nous calculons.
Nous mesurons les actes des autres.
Nous évaluons leurs manquements.
Nous attendons qu’ils fassent leur part.
Et curieusement, nous sommes souvent beaucoup plus indulgents envers nos propres limites qu’envers celles de ceux qui nous entourent.
Nous savons expliquer nos fautes.
Pour celles des autres, nous savons parfois simplement les nommer.
Nous connaissons les raisons qui expliquent notre comportement.
Pour celui qui nous a blessés, nous ne voyons parfois plus qu’une faute.
Nous avons appris à compter.
Et sans nous en apercevoir, nous pouvons finir par vouloir faire entrer Dieu lui-même dans nos comptes.
C’est ici que l’Évangile vient opérer une rupture.
L’apôtre Paul écrit : « Mais quand il se tourne vers l’Adôn[1], le voile est enlevé. » (2 Corinthiens 3,16)
Le voile tombe.
Dans la rencontre avec Dieu, quelque chose devient possible : nous pouvons commencer à voir autrement.
À voir Dieu.
À voir les autres.
Mais aussi à nous voir nous-mêmes.
Car la lumière de Dieu ne sert pas seulement à révéler les fautes des autres. Elle vient aussi éclairer notre propre cœur.
Nous pouvons enfin nous tenir devant Dieu dans la vérité.
Sans masque.
Sans avoir besoin de nous fabriquer une image acceptable.
Le récit de la Genèse nous donne déjà une image saisissante de cette rupture. Adam et Ève vivaient dans une relation où ils n’avaient pas besoin de se cacher. Puis la désobéissance introduit la peur et la dissimulation :
« Ils entendirent la voix de IHVH-Adonaï Elohîms […] et l’homme et sa femme se cachèrent. » (Genèse 3,8)
Le péché ne produit pas seulement la culpabilité.
Il produit aussi le réflexe de se cacher.
Se cacher de Dieu.
Se cacher des autres.
Se cacher parfois à soi-même.
Et lorsque nous ne pouvons plus nous cacher, nous pouvons chercher quelqu’un d’autre à montrer du doigt.
Adam accuse Ève.
Ève accuse le serpent.
Le bouc émissaire est déjà là, au commencement.
Mais l’Évangile nous conduit dans une direction radicalement différente.
Nous n’avons plus besoin de nous sauver en désignant quelqu’un d’autre.
La grâce nous permet de nous tenir devant Dieu sans masque.
Cette mise à nu n’est pas une condamnation.
Elle est une rencontre.
Et cette nudité spirituelle est une liberté incroyable.
Dieu nous connaît déjà entièrement.
La nouveauté n’est donc pas qu’il découvre qui nous sommes.
La nouveauté, c’est que, dans sa lumière, nous commençons enfin à découvrir ce que nous sommes devenus et ce que nous pouvons devenir en lui.
Car en Christ, la question n’est plus seulement : « Qui suis-je ? »
Elle devient : « Qui suis-je lorsque je me sais aimé de Dieu ? » C’est là que notre identité change de fondement.
Je ne suis plus obligé de construire ma valeur à partir de ce que je réussis, de ce que les autres pensent de moi, de ce que j’ai fait de bien ou de mal, de ce que je possède ou de ce que j’ai perdu.
Je ne suis pas aimé parce que j’ai réussi. Je ne suis pas accueilli parce que j’ai tout compris. Je ne suis pas digne parce que j’ai réussi à équilibrer les comptes de ma vie.
En Christ, je reçois une identité que je ne peux pas mériter.
Et lorsque je découvre cela, quelque chose se déplace en moi.
Je peux commencer à regarder mes fautes sans avoir besoin de me condamner.
Je peux reconnaître mes blessures sans en faire une identité.
Je peux regarder mes manquements sans chercher immédiatement quelqu’un à accuser.
Je peux même entendre cette vérité inconfortable : parfois, dans ma souffrance, j’ai voulu faire de Dieu le responsable de ce que je ne comprenais pas.
Non pour me condamner.
Mais pour devenir libre.
Car la lumière de Dieu ne vient pas nous écraser sous ce qu’elle révèle.
Elle vient nous libérer de ce que nous cachions.
Et c’est peut-être là que les mots de Jérémy Sourdril nous rejoignent avec une étonnante justesse :
« Je t’ai si peu considéré, souvent même accusé, rejetant mes erreurs sur toi…
Mais dans mon amour injuste, tu m’as sauvé. »
Ces mots retournent notre regard.
Nous pensions devoir interroger Dieu sur son amour.
Et voici que l’Évangile nous conduit à nous interroger sur le nôtre.
En regardant notre vie à la lumière de la Croix, une évidence apparaît.
Notre amour humain est souvent « injuste ».
Non pas parce qu’il serait toujours mauvais, mais parce qu’il est facilement conditionnel.
Il calcule.
Il compare.
Il se protège.
Il donne en espérant recevoir.
Il pardonne parfois à condition que l’autre reconnaisse sa faute.
Il aime volontiers lorsque l’amour lui revient.
Notre amour sait compter.
L’amour de Dieu, lui, ne se laisse pas enfermer dans nos comptes.
Voilà le « scandale » de la grâce.
Nous cherchons souvent à savoir qui mérite quoi.
Dieu vient nous rencontrer là où nous ne méritons rien.
L'apôtre Paul l’écrit avec une simplicité vertigineuse :
« Elohîms, en cela, prouve son amour à notre égard : le messie est mort pour nous alors que nous étions encore fautifs. » (Romains 5,8)
Alors que nous étions encore fautifs.
Pas après que nous ayons réparé.
Pas après que nous ayons compris.
Pas après que nous ayons réussi à devenir dignes.
Avant.
La Croix vient ainsi bouleverser notre système de comptes.
Elle ne dit pas que le mal n’a pas d’importance.
Elle ne dit pas que l’injustice doit être acceptée.
Elle ne dit pas que les victimes doivent se taire.
Elle ne transforme pas le mal en bien.
Elle dit quelque chose de beaucoup plus bouleversant : le mal ne sera pas le dernier mot.
La justice de Dieu n’est pas l’abolition du mal. Elle est son jugement et, dans la Croix du Christ, le lieu mystérieux où Dieu porte lui-même ce que nous ne pouvions porter.
L’amour de Dieu nous paraît « injuste » lorsque nous le regardons avec les lunettes du mérite.
Pourquoi pardonner à celui qui ne mérite pas encore le pardon ?
Pourquoi accueillir celui qui s’est éloigné ?
Pourquoi aimer celui qui a trahi ?
Pourquoi donner une grâce qui ne peut pas être achetée ?
Pourquoi Dieu continuerait-il à chercher celui qui s’est perdu ?
Parce que l’amour de Dieu ne fonctionne pas selon la logique du mérite.
Il ne nie pas la justice.
Il la traverse pour ouvrir un chemin de réconciliation.
La Croix est ce lieu mystérieux où justice et miséricorde ne s’annulent pas, mais se rencontrent.
Alors, que devient notre vie lorsque nous cessons de chercher constamment quelqu’un à accuser ?
Nous découvrons que ce que Dieu nous donne ne dépend pas d’un équilibre que nous aurions réussi à établir.
Notre identité n’est pas une récompense que nous gagnons.
Elle est un don.
Nous ne trouvons pas notre identité en Christ comme on trouverait enfin la bonne définition de soi-même.
Nous la recevons de lui.
Nous sommes accueillis avant d’avoir réussi.
Aimés avant d’avoir compris.
Relevés avant d’avoir appris à marcher.
Et cette grâce reçue transforme peu à peu notre manière d’aimer.
Jésus ne nous demande pas de reproduire une justice comptable.
Il nous invite à entrer dans son propre mouvement d’amour :
« Je vous donne une misva [2] : aimez-vous les uns les autres. Comme je vous aime, vous, aimez-vous aussi les uns les autres. » (Jean 13,34 )
Remarquons le mouvement : « Comme je vous aime. »
Le point de départ n’est pas notre capacité à aimer.
Le point de départ, c’est son amour.
Nous n’aimons pas pour devenir aimés.
Nous aimons parce que nous avons été aimés.
Nous ne pardonnons pas pour acheter la grâce.
Nous pardonnons parce que la grâce nous a déjà atteints.
Nous ne renonçons pas au bouc émissaire parce que nous sommes devenus naturellement meilleurs.
Nous y renonçons parce que nous avons découvert quelqu’un qui a accepté de porter notre faute sans nous rendre le mal que nous lui avions fait.
La Croix nous apprend ainsi une autre manière d’habiter le monde.
Une manière qui ne cherche plus constamment à équilibrer les comptes.
Peut-être est-ce cela, finalement, que l’Évangile vient bouleverser en nous.
Nous avions appris à demander :
« Qui a commencé ? »
Jésus nous apprend :
« Qui puis-je aimer ? »
Nous demandions :
« Qui est responsable ? »
La Croix nous conduit vers :
« Que puis-je remettre entre les mains de Dieu ? »
Nous demandions :
« Est-ce que cette personne mérite mon pardon ? »
Et l’Esprit nous rappelle :
« Toi, as-tu mérité le pardon que tu as reçu ? »
Alors quelque chose se tait en nous.
Le besoin d’avoir raison.
Le besoin de rendre.
Le besoin de compter.
Le besoin de désigner.
Et dans cet espace enfin libéré, la grâce peut respirer.
L’amour chrétien n’est pas un amour naïf qui appelle le mal « bien ».
Il n’est pas non plus une soumission à l’injustice humaine.
Il ne nous demande pas de nier les blessures, de rester dans des situations dangereuses ou de renoncer à la vérité.
Il est un amour qui refuse de laisser le mal déterminer sa manière d’aimer.
C’est pourquoi Jésus peut aller jusqu’à dire : « Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent. » (Matthieu 5,44)
Ce n’est pas la logique du monde.
C’est la logique du Royaume (de Dieu).
Un amour qui ne compte plus.
Un amour qui ne cherche plus son intérêt.
Un amour qui ne réclame pas toujours son dû.
Un amour qui sait remettre le jugement entre les mains de Dieu.
Un amour qui, parce qu’il a été rejoint par la grâce, devient capable de faire grâce.
Quand j’étais enfant, je comptais sur mes doigts.
Un, deux, trois…
On apprend à compter avec ses mains.
On apprend à additionner, à soustraire, à mesurer.
Puis on grandit.
Et parfois, sans même nous en rendre compte, nous continuons à compter.
Nous comptons ce que l’autre a fait.
Ce qu’il n’a pas fait.
Ce qu’il nous doit.
Ce que nous avons donné.
Ce que nous avons reçu.
Ce que nous avons pardonné.
Ce que nous avons supporté.
Même avec Dieu, nous pouvons continuer à compter.
Nos prières.
Nos efforts.
Nos renoncements.
Nos fidélités.
Et nous pouvons attendre de lui, en retour, qu’il équilibre les comptes.
Mais peut-être que l’Évangile vient nous apprendre autre chose avec ces mêmes mains.
Ne plus les garder fermées sur nos comptes.
Les ouvrir.
Les tendre.
Recevoir.
Donner.
Remettre.
Lâcher.
Nos mains qui ont appris à compter peuvent apprendre à recevoir la grâce.
Elles peuvent apprendre à ne plus retenir ce qui nous est dû.
Elles peuvent apprendre à ouvrir ce que nous serrions depuis si longtemps : notre colère, notre besoin de justice immédiate, notre désir de faire payer, notre peur de perdre.
Et peut-être qu’au bout du compte, c’est précisément cela que Dieu nous demande.
Non pas de devenir capables d’aimer parfaitement.
Mais de laisser son amour nous transformer.
Nous découvrons d’abord que notre amour envers Dieu est parfois injuste.
Nous l’accusons.
Nous l’oublions.
Nous le reléguons.
Nous lui reprochons parfois ce que nous ne comprenons pas.
Et pourtant… Lui demeure.
Il ne cesse pas d’aimer.
Il ne cesse pas d’appeler.
Il ne cesse pas de chercher.
Jusqu’à la Croix.
Jusqu’au tombeau.
Jusqu’à la résurrection.
Et devant cet amour qui ne correspond plus à nos calculs, il ne reste peut-être finalement qu’une réponse : cesser de compter et apprendre à aimer.
[1] Dans cet article, j’ai choisi, comme souvent, de proposer la traduction d’André Chouraqui. Cette translittération permet de laisser apparaître quelque chose de la richesse et de la sonorité du texte hébraïque, plutôt que de remplacer systématiquement le terme par une traduction française. Adôn signifie littéralement « Seigneur », « Maître ».
[2] Misva signifie « commandement », « prescription ».

Écouter « L’amour injuste » de Jérémy Sourdril permet de prolonger ce partage, par la musique et la poésie.