Loin du fracas de Jean-Paul Sartre pour qui « l’enfer, c’est les autres », Georges Bernanos, lui, écrivait : « L’enfer, c’est de ne plus aimer. » Toute la différence est là. Sartre voyait dans autrui une menace qui enferme ; Bernanos, lui, discernait le véritable drame dans le refroidissement du cœur. Pour cet écrivain habité par la question de la grâce et du salut, le pire n’est pas d’être blessé par les hommes, mais de perdre en soi la capacité d’aimer, de compatir, de se laisser atteindre encore. Car lorsqu’un cœur ne vibre plus pour personne, il entre déjà dans une solitude plus profonde que toutes les absences.
Mais cette capacité d’aimer, d’où vient-elle, si nous l’avons perdue ou endormie ? C’est là que la foi chrétienne apporte une lumière décisive, un renversement silencieux : nous n’aimons vraiment que parce que nous avons été aimés le premier. « Nous aimons, parce que Dieu nous a aimés le premier » (1 Jean 4 : 19). Avant même que nos cœurs ne s’ouvrent ou se referment, avant nos fidélités et nos lâchetés, un regard nous a cherchés, une tendresse nous a précédés. C’est pourquoi l’amour n’est pas d’abord un effort, mais une réponse.
Lorsque Jésus dit : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés » (Jean 13 :34), il ne donne pas une règle supplémentaire. La différence est simple : habituellement, on aime parce que l'autre nous aime d'abord, ou parce qu'il le mérite. Jésus propose l'inverse : aimer les autres non pas en fonction de ce qu'ils font, mais en fonction de ce qu'Il a fait lui-même. Il a aimé sans condition ! C'est cela, la nouveauté. Ce n'est pas un idéal lointain, c'est un amour qu'on reçoit d'abord pour pouvoir le donner. Comme quelqu'un qui vous offrirait une source d'eau gratuite pour que vous puissiez désormais désaltérer les autres. On n'invente pas cet amour par soi-même ; on le reçoit, et ensuite il déborde.
« Ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi » (Galates 2 :20): ces mots de l'apôtre Paul veulent dire simplement ceci : ma vie n'est plus seulement la mienne, fermée sur elle-même. Quelqu'un m'a aimé le premier, et cet amour habite désormais mes gestes, sans que j'aie à forcer. Le commandement est nouveau non pas parce qu'il serait plus difficile, mais parce qu'il vient d'un don reçu.
Mon combat, ce n'est pas de gagner. C'est de ne pas cesser d'aimer. Dans les jours ordinaires, les replis, les fatigues du cœur, je réapprends chaque matin que je n'ai pas à forcer la source. Juste à ne pas la bloquer. Parce qu'elle coule depuis plus loin que moi.
Alors je me lève. J'essaie. Je me tiens à la brèche. Je trébuche. Je me relève. Et je sais que, dans ces frôlements d'amour, aussi fragiles soient-ils, sont vrais. Jésus dit : « Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il prenne sa croix et qu'il me suive » (Matthieu 16 : 24). Alors je prends cette croix. En disciple. Et pourtant — c'est elle qui me porte. Elle devient mes épaules. L'Esprit souffle. Je deviens. Petit à petit.
« Maintenant donc demeurent ces trois choses : la foi, l'espérance, l'amour ; mais la plus grande d'entre elles, c'est l'amour » (1 Corinthiens 13 : 13).
Pas une émotion de passage, un choix. Cette force discrète, celle de la croix[1], s'est levée un matin de Pâques et qui, depuis, ne s'est plus arrêtée. Celle qui a connu l'abandon et l'a traversé. Celle qui a touché la mort et l'a dépassée. Celle qui n'a pas besoin de faire du bruit parce qu'elle est le souffle léger qui tient tout debout.
L’amour demeure. Aujourd'hui. Et pour toujours. Tout le reste passe. Doucement. C'est très bien ainsi.
[1] La croix est la manifestation suprême de l'amour. Jésus dit : « Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime » (Jean 15, 13). L'apôtre Paul ajoute que la croix est « folie » pour les uns, mais « puissance de Dieu » pour ceux qui sont sauvés (1 Corinthiens 1, 18). Elle dit que l'amour peut traverser la souffrance, l'abandon et la mort sans se briser. Et qu'au matin de Pâques, cet amour s'est révélé plus fort que tout.
Frôlements d’amour est une rubrique de l’ouvroir des cœurs qui vient s’inscrire dans le sillage des Éclats d’Évangile. Elle cherche à dire ce que signifie avoir reçu la lumière et l’amour : être appelés à aimer notre prochain comme nous-mêmes. À travers ces fragments, le langage s’élargit, comme le cœur s’ouvre et s’étend, laissant affleurer ces touches d’amour qui, discrètement, témoignent de la présence de Dieu.