Il y a des jours où l’on sent simplement que nos forces ne suffisent plus. Le corps ralentit, les pensées deviennent plus difficiles à rassembler, et ce qui nous semblait jusque-là possible demande soudain un effort considérable. Je crois qu’il en est ainsi de la condition humaine, prise dans un monde imparfait, où nul n’est épargné par la fatigue, les épreuves ou les moments où nous atteignons nos limites.
Avant de connaître Celui qui est le Chemin, j’affrontais ces heures-là avec mes seules forces, comme toi sûrement. Je cherchais dans mes propres ressources ce qu’il me fallait pour continuer, parfois jusqu’à l’épuisement, parfois jusqu’à ne plus savoir comment avancer. Je m’accrochais à ce que je pouvais encore mobiliser, croyant que c’était la seule manière de tenir debout.
Mais être fille de Dieu, c’est apprendre à vivre tout autre chose. C’est découvrir qu’Il ne m’attend pas au sommet de mes forces, mais au creux de ma fragilité. C’est comprendre que la rencontre avec Jésus ne suppose pas que nous soyons déjà relevés, reposés, guéris de tout ou remplis de certitudes. Il nous rejoint aussi là où ça fait mal. Là où les mots manquent. Là où les nuits sont longues. Là où le corps et l’âme sont fatigués.
C’est dans ce contexte que résonne cette parole de Jésus : « Venez à moi, vous tous, les fatigués, les surmenés ; je vous donnerai le repos. » (Matthieu 11:28) Cette formulation de la Bible de Chouraqui, qui parle des « surmenés », me parle particulièrement. Elle rejoint ceux qui ont épuisé une partie de leurs réserves, ceux qui portent peut-être plus qu’ils ne peuvent en porter, et qui ne savent même plus toujours comment expliquer ce qui leur arrive.
Ces paroles sont comme une porte qui s’ouvre.
Mais il y a une différence entre connaître cette parole et apprendre à y entrer. Il ne s’agit pas seulement de nous rappeler mentalement que Jésus nous invite à venir à Lui. Il s’agit peu à peu de laisser cette invitation atteindre notre manière de vivre, jusque dans nos réflexes les plus profonds. D’apprendre à nous tourner vers Lui lorsque tout vacille. À déposer ce que nous ne pouvons plus porter. À nous abandonner véritablement entre Ses bras.
C’est un lâcher-prise, une attitude de l’âme que la grâce seule peut faire naître en nous. Et ce réflexe, ce mouvement du cœur qui se tourne vers Lui quand tout devient trop lourd, est déjà une grâce. Un héritage que je ne mérite pas, mais qui m’est offert.
L’apôtre Paul écrit aux Philippiens : « Ne vous inquiétez de rien ; mais en toute chose faites connaître vos besoins à Dieu par des prières et des supplications, avec des actions de grâces. Et la paix de Dieu, qui surpasse toute intelligence, gardera vos cœurs et vos pensées en Jésus-Christ. » (Philippiens 4:6-7)
Ce n’est évidemment pas une invitation à nier nos inquiétudes. Paul ne nous demande pas de faire semblant d’aller bien. Il nous apprend à les déplacer : de nos mains vers celles de Dieu. La paix de Dieu ne vient pas parce que nous avons réussi à ne plus nous inquiéter. Elle vient parce que nous avons déposé. Nous pouvons parler à un Père qui n’est ni lointain ni indifférent. Jésus va jusqu’à dire : « Et vous, même les cheveux de votre tête sont tous comptés. » (Matthieu 10:30) Cette parole peut sembler presque étonnante par sa précision. Pourtant, elle dit quelque chose de profondément consolant : Dieu n’est pas seulement attentif aux grandes lignes de notre existence. Il connaît ce qui nous échappe, ce qui nous semble insignifiant, ce que nous ne savons même plus comment formuler, et même ce que nous ne savons pas encore sur nous-mêmes.
Savons-nous vraiment, avant de l’avoir expérimenté, que l’âme peut être fatiguée, usée, meurtrie, et que cette fatigue n’est pas nécessairement un signe d’absence de foi ?
Jésus ne méprise pas notre fatigue. Il nous dit : « Venez. » Il ne nous demande pas de nous réparer nous-mêmes avant de nous approcher de Lui. Il nous accueille dans notre réalité. Et cette réalité peut être celle du péché, bien sûr, mais aussi celle de l’épuisement, de la maladie, des relations brisées, du deuil, des circonstances qui nous dépassent, des combats dont personne ne voit la profondeur.
Là où je bute, Il m’apprend à m’appuyer sur Lui. Là où je tombe, Il peut me relever. Là où je n’ai plus de force, je découvre que je n’ai pas à porter seule ce qui m’écrase.
Cette vérité m’a saisie récemment dans la manière dont Dieu a pris soin de moi par les autres. Un verset éclaire cela, je crois, en Galates 6:2 : « Portez les fardeaux les uns des autres, et vous accomplirez ainsi la loi de Christ. » Ce verset m’a fait comprendre quelque chose de très concret : Dieu ne nous apprend pas à opposer la prière et l’aide. Il arrive qu’Il réponde à une prière par la présence, les mains, le temps, les compétences ou les paroles d’une autre personne.
Je peux témoigner que Dieu a mis sur mon chemin des personnes qui ont eu des paroles et des actes concrets pour m’épauler. Et ce que je suis bien obligée de remarquer, c’est que ce n’étaient pas forcément des disciples de Christ, du moins pas à ma connaissance.
Comment Dieu a-t-Il permis à L. de porter mes recherches à ma place, ou à mes côtés, alors que j’étais découragée, épuisée physiquement et émotionnellement ? Je me suis interrogée. Je n’ai pas toutes les réponses. Mais je sais ce que j’ai reçu.
Il y a eu aussi cette parole, prononcée dans un cabinet médical. Une parole simple, inattendue, qui m’a émue jusqu’aux larmes. Cette femme de coeur me parlait de ma consécration et, en l’écoutant, j’ai eu le sentiment profond d’entendre Dieu me parler à travers ses mots. Je ne prétends pas que cette femme savait ce qu’elle représentait pour moi à cet instant. Je sais seulement ce que j’ai vécu : au milieu de ma fatigue, quelque chose en moi s’est éclairé. J’ai reçu cette parole comme un encouragement de Dieu, au moment précis où j’en avais besoin. Je ne veux pas non plus passer sous silence ces petits signes de Sa présence. Ils sont parfois si discrets qu’on pourrait les manquer.
Au milieu de mon désert, ces mains tendues, concrètes, arrivées au bon moment, ont été comme une source dans un endroit où je ne pensais plus trouver d’eau. Peut-être est-ce aussi cela, porter les fardeaux : accepter de ne pas toujours savoir pourquoi quelqu’un est là, mais recevoir ce qui nous est donné avec reconnaissance.
Et peut-être est-ce aussi apprendre à reconnaître la bonté de Dieu lorsqu’elle nous atteint par des chemins que nous n’avions pas imaginés.
J’ai vu également des frères et des sœurs (en Christ) tendre la main et accueillir ma fatigue. Je pense à A., qui a avancé des mois durant avec ses propres défis et qui est pourtant restée ouverte pour moi. Elle avait ses combats, ses fatigues, ses larmes assurément, et pourtant elle était là.
C’est cela, j’en suis sincèrement persuadée, l’Église de Jésus-Christ : veiller les uns sur les autres, s’exhorter, s’aimer, soutenir les faibles, être présents. Des cœurs qui se reconnaissent dans la fragilité et qui choisissent de soutenir plutôt que de détourner le regard.
Porter les fardeaux n’est donc pas une belle idée spirituelle. C’est un engagement concret de l’amour.
Et je crois que Dieu est précis dans Ses bienfaits, minutieux dans Ses soins, magnifique dans Ses bénédictions. Il savait peut-être que, dans ces moments-là, mes prières avaient aussi besoin de devenir des visages, des gestes, des heures données, des recherches partagées.
Je ne veux pas opposer ce que Dieu fait directement et ce qu’Il fait par les autres. Au contraire. J’apprends à reconnaître Sa main dans les deux.
Aussi, je peux, une fois encore, avec le psalmiste, dire : « Mon âme bénit l’Éternel, et tout ce qui est en moi bénit Son saint nom. Mon âme bénit l’Éternel, et n’oublie aucun de Ses bienfaits. » (Psaume 103:1-2)
Je souhaite terminer ce message avec cette parole de Jésus : « Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés, et je vous donnerai du repos. » (Matthieu 11:28)
Il est doux et humble de cœur.
Et c’est là que je découvre le repos : non pas comme quelque chose que je pourrais produire par mes propres forces, mais comme un don que je peux recevoir. Je peux m’en saisir, parce que Lui me le donne.
Alors cette parole prend une profondeur nouvelle :
« Prenez mon joug sur vous, apprenez de moi, parce que je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le répit pour vos êtres. » (Matthieu 11:29)
Peut-être est-ce finalement cela que Dieu m’apprend lorsque mes forces ne suffisent plus : non pas à devenir plus forte pour pouvoir tout porter, mais à apprendre à recevoir, à m’appuyer sur Lui, et à reconnaître Sa grâce lorsqu’elle vient jusqu’à moi : parfois directement dans le secret de la prière, parfois à travers les mains et les visages de ceux qu’Il place sur mon chemin.
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